SNFGE

Allocutions Présidentielles

 

Allocution Présidentielle

du Professeur Laurent BEAUGERIE


2013

le 22 mars 2013
lors des Journées Francophones d'Hépato-gastroenterologie et d'Oncologie Digestive


 

 

 

Messieurs les Modérateurs, mes chers collègues,


En 1977, la Société Nationale Française de Gastro-Entérologie organisait à la tour Olivier de Serres, dans le 15ème arrondissement de Paris, les premières Journées Francophones de Pathologie Digestive. Il y avait là quelque trois-cents participants, et le soutien financier unique du promoteur industriel d'un pansement gastrique à base d'alumine. Le secrétaire général organisateur était un certain Yves Le Quintrec, celui-là même qui jetait alors les bases d'une école de Gastro-Entérologie et de Nutrition. Les marques de fabrique de cette école étaient, avec l'éclairage du temps, la probité et la priorité toujours donnée aux soins, au risque de rendre plus ardue la quête du rayonnement scientifique. Chacun à leur manière, à l'hôpital Rothschild puis à l'hôpital Saint-Antoine, Jean-Pierre Gendre et Jacques Cosnes ont su rester fidèles à cet esprit, qui n'est sans doute pas étranger au fait que nous ayons la chance de compter aujourd'hui dans les rangs de l'équipe universitaire Philippe Seksik et Harry Sokol.

Sans cesser d'évoluer et d'accroître leur audience au fil de leurs 36 éditions, les Journées ont atteint la maturité scientifique et organisationnelle. Nous devons cela avant tout au talent et à l'énergie exceptionnels des secrétaires généraux successifs qu'il convient de saluer un par un : Raymond Colin, Jean-François Bretagne, Marc-André Bigard, Etienne Dorval, et bien sûr Guillaume Cadiot qui, avec le culot de l'homme de la place Tien An Men, a fomenté seul puis magistralement réussi la révolution improbable des JFHOD. Jean-Christophe Saurin mesure depuis, chaque jour j'imagine, l'exigence, l'honneur et le poids de cette charge de secrétaire général. Il relève tous les défis attenants avec brio ; notamment celui de préserver l'intrication fonctionnelle et l'équilibre avec la Formation Médicale Continue en Hépato-Gastro-Entérologie présidée cette année par Patrice Pienkowski. Je le salue ici en tant qu'ancien administrateur heureux de ce groupe qui réalise, dans l'excellence depuis maintenant des années, le tour de force d'une mise à jour annuelle quasi complète des évolutions majeures de la discipline, dans le respect de la parité éditoriale entre hospitaliers et libéraux.

On ne résume pas souvent l'intitulé des Journées à un mot, les Francophones, par hasard. Quel bonheur de pouvoir une fois par an vivre dans la langue de Molière, officiellement et sans complexes, des échanges scientifiques entrecoupés de moments de convivialité. Les collègues européens et nord-américains qui passent par le palais des Congrès sont surpris et impressionnés par la qualité et l'audience des JFHOD. Beaucoup font de ces journées le deuxième meilleur congrès européen annuel de pathologie digestive, juste derrière l'UEGW. Il n'en serait pas ainsi sans l'assiduité et l'implication scientifique de nos collègues et amis Marocains, Tunisiens, Algériens, mais aussi Africains sub-sahariens, Libanais, Canadiens, et plus près de nous, Belges et Suisses. L'avenir de la francophonie ne se joue ni se décrète sous les lambris des ministères. La vivacité et la qualité de la langue s'entretiennent à force de pratique, d'initiatives et d'actions, telles que les JFHOD ou l'école de Rabat. On ne saurait nier pour autant que l'anglais est devenu l'espéranto du rayonnement international. Mais plutôt que de se laisser aller à un charabia franglais («le malade a été référé dans le département pour une colite ulcéreuse extensive»), cultivons le bilinguisme vrai, et cela dès le je plus jeune âge universitaire. J'ai tenté récemment là Saint-Antoine l'expérience de faire la visite en anglais avec les externes et les internes, avant bien sûr de rentrer dans la chambre des malades. J'ai dû battre en retraite car cette initiative était perçue par les jeunes comme un pensum, un stress supplémentaire, plutôt qu'une gymnastique intellectuelle utile.

Frank Zerbib, notre précieux secrétaire aux affaires internationales, souligne régulièrement la fréquentation médiocre du congrès européen par des Français, et la participation faible voire inexistante des jeunes français aux enseignements européens, pourtant organisés pour eux. Il faut absolument inverser cela, et donner enfin raison à Jean-Paul Galmiche qui s'est beaucoup battu pour changer les choses. Soyons aussi attentifs aux nouveaux équilibres européens et ouverts aux initiatives. Dans le domaine des maladies inflammatoires, en réponse à nos amis Italiens, nous organiserons en 2014 en France un séminaire de formation de deux jours de jeunes français et italiens attirés par les MICI. Faire l'Europe du Sud par les jeunes et en anglais, tout en tenant compte des affinités latines, voila une piste parmi d'autres. Digestive and Liver Disease, depuis longtemps le journal d'expression officielle des sociétés italiennes de gastro-entérologie, est devenu aussi celui de la SNFGE, après l'échec des négociations avec Elsevier Masson, et donc la mort de GCB qui, en l'absence du « tout anglais » n'avait jamais pu faire décoller son facteur d'impact. Tout n'est pas parfait, mais le bilan est plutôt positif trois ans après, grâce notamment à l'implication forte des français dans le comité éditorial. Le facteur d'impact de la revue est plus qu'honorable et tend à croître. Nos travaux originaux trouvent leur place, sans qu'il soit nécessaire de penser à revendiquer une discrimination positive. En revenant du côté de la francophonie, grâce à l'énergie et au talent de Philippe Lévy, Hépato-Gastro et Oncologie Digestive connaît un succès incontestable, mérité et nécessaire auprès des collègues francophones, avec le statut de journal officiel de formation continue de la SNFGE.

Dès la promulgation de la loi dite « Bertrand » qui remet en question l'organisation des congrès médicaux, et pour anticiper l'exégèse de ses décrets d'application, Philippe Godeberge et Jean-Christophe Saurin ont pris l'initiative de travailler à la définition d'une Société Savante médicale, qui n'a curieusement pas de cadre juridique. Sil fallait résumer les choses en une phrase, les deux missions fondatrices des sociétés savantes médicales sont de mettre à jour et diffuser les connaissances dans leur domaine. La mise à jour des connaissances passe par le soutien à la recherche, et notre société est à cet égard exemplaire, en abondant sous la coordination de Christine Silvain le fonds d'aide à la recherche et à l'évaluation, et l'aide au financement de cohortes nationales, avec les bénéfices des JFHOD. La diffusion des connaissances commence par l'enseignement des plus jeunes. La définition des contours de l'enseignement initial reste pour moi la prérogative de nos représentants au Conseil National des Universités et de la Collégiale des Universitaires en Hépato-gastro-entérologie. Pour autant, les sociétés savantes ont un rôle facilitateur et complémentaire essentiel à jouer. La SNFGE apporte je crois pleinement son tribut, à travers l'accès à la Société facilité aux juniors pendant 4 ans, les bourses de participation aux congrès, et les initiatives de la commission juniors.

La diffusion des connaissances en pathologie digestive entre hépato-gastro-entérologues, à travers les JFHOD, le séminaire automnal couplé à Vidéo-digest, la mise à jour du thésaurus de cancérologie digestive, la rédaction et la diffusion de recommandations et de conseils de pratique clinique, sont à l'évidence le cour de métier de la Société. Je voudrais insister sur l'éducation du grand public. J'ai en mémoire des conférences grand public des Journées Francophones devant quelques retraités perdus dans une grande salle, et des conférences de presse devant trois au quatre journalistes de la presse locale. Nous avons beaucoup progressé dans les relais médiatiques grâce à la remarquable efficacité de notre directrice Charlotte Fafart, assistée par l'infatigable et souriante Corine Dahan-Zylberberg. Un grand merci à toutes les deux pour leur remarquable travail. Mais regardons les choses en face. Notre discipline souffre d'un important déficit d'image, et j'oserai dire, de popularité. Cela tient sans doute en partie au côté un peu honteux et tabou des entrailles, par opposition à des organes dits nobles, tels que le cerveau et le coeur. Lorsqu'un universitaire retraité fait le tour des studios de radios généralistes et des plateaux de télévision en affirmant que l'hypercholestérolémie morbide n'a jamais existé, le président de la société française de cardiologie réagit dans l'heure, avec un relais dans tous les médias.

Notre discipline est-elle en état de parler d'une seule haute et intelligible voix, avec son nécessaire impact sur la population. Je n'en suis pas complètement sûr. Les quatre composantes essentielles de l'hépato-gastro-entérologie sont la cancérologie digestive, l'hépatologie, la gastro-entéro-colo-proctologie et l'endoscopie digestive. N'oublions pas pour autant les pancréatologues et les nutritionnistes. La cancérologie digestive doit occuper une place de plus en plus importante dans notre discipline, santé publique oblige. Elle est structurée, dynamique et productive, grâce notamment aux efforts de deux présidents émérites de la société visionnaires et militants, Philippe Rougier et Jean Faivre. Les hépatologues français sont autonomes, organisés, notamment grâce à l'action de Daniel Dhumeaux, et brillants, en France comme à l'international. Les rapports entre les endoscopistes digestifs et le monde universitaire académique ont longtemps été tendus, mais les choses évoluent et nul ne peut plus contester que nous avons besoin d'une recherche de qualité en endoscopie digestive, mais aussi d'endoscopistes digestifs universitaires dont le parcours de formation doit être aménagé pour tenir compte des contraintes de fonctionnement de cette branche de la spécialité. Mais historiquement, la Société Nationale Française de Colo-Proctologie, l'AFEF, la FFCD et la SFED, pour que ne citer qu'elles, se sont construites et ont grandi à côté de la SNFGE. Dans ces conditions, la SNFGE serait-elle aujourd'hui seulement d'une part la société présidant en la personne de son secrétaire général l'organisation des JFHOD et d'autre part la société savante des orphelins de la discipline qui n'ont pas leur société savante au sens strict, mais un groupement de recherche, comme le GETAID ou le groupe français de neuro-gastro-entérologie, ou un club de travail et de recherche, comme le club français du pancréas ?

Avec la liberté de parole que peut avoir un président éphémère, je pense que cette configuration, encore un peu balkanique, n'est pas limpide et difficilement tenable à terme. Ne versons pas dans l'angélisme. Les frottements d'égos et les conflits d'intérêt font partie de la vie, et le lobbying peut être structurant. Mais attention à ne pas céder aux procès d'intention, aux querelles de chapelles et aux affrontements d'individualités fortes, qui peuvent être à terme neutralisants voire destructeurs. Soyons positifs. Je crois personnellement beaucoup aux fenêtres historiques, ce qui a pour corolaire que les avant-gardistes et les retardataires réussissent rarement. Je vois aujourd'hui beaucoup d'éléments propices à ce que les lignes de notre discipline bougent à nouveau vers une cohésion encore meilleure : l'évolution des contraintes règlementaires, nous l'avons dit, la crise, qui poussera inéluctablement les partenaires industriels à arbitrer leurs soutiens financiers, mais aussi, et peut-être surtout, l'intelligence et l'ouverture d'esprit des administrateurs et des responsables actuels des différentes sociétés. L'unité de lieu des sièges sociaux de la SNFGE, de l'AFEF et de la SFED n'est-elle pas déjà le signe d'une évolution possible ?

Moi, président de SNFGE, je ne terminerai pas mon allocution par une anaphore, mais par un hommage à deux collègues. Ces deux là avaient compris qu'une société savante ne compte pas d'un côté des sachants, et de l'autre des apprenants. Subtilité androgyne de notre langue, apprendre veut dire à la fois enseigner et être enseigné. Chaque hépato-gastro-entérologue, quel que soit son niveau d'expertise dans un domaine précis ou son mode d'exercice, a tout à apprendre bien sûr des autres, mais très souvent aussi quelque chose à appendre aux autres, en essayant de garder dans les deux sens un regard critique porté à son plus haut niveau. Jean-Pierre Benhamou et Marc Lémann, car il s'agit d'eux, avaient en commun cette passion du partage épuré et critique des connaissances, et mettaient autant d'ardeur et d'exigence à animer une soirée postuniversitaire devant moins de dix collègues qu'à parler dans ce grand amphithéâtre plein à craquer. Je nous souhaite à tous de rester fidèles à cet esprit, en échangeant nos connaissances jusqu'à dimanche après-midi, et je vous remercie pour votre écoute patiente.

Paris JFHOD 22 Mars 2013

 

Professeur Laurent BEAUGERIE

 

 

 

Mars 2013

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