Chers amis,
Choisir un praticien d’hôpital général comme président de la Société Nationale Française de Gastro Entérologie, voilà une idée un peu subversive qu’a eue Etienne Dorval avec le bureau de la société. Etre aujourd’hui le nouveau président de notre société est un grand honneur et une reconnaissance. Honneur d’être le premier non universitaire à occuper ce poste et surtout d’être le porte parole d’une composante longtemps négligée de notre spécialité .Mais, si je suis à ce poste, c’est surtout en reconnaissance pour tout le travail accompli par mes amis et collègues pour la promotion de notre spécialité dans nos hôpitaux généraux et pour leur investissement dans les travaux de la société.
L’ouverture du conseil d’administration de notre société a été initiée par mes prédécesseurs: parmi eux, je voudrais saluer la mémoire de Jacques Fournet qui m’a fait confiance en m’intégrant dans le grand chantier du livre blanc de l’HGE. Il avait ressenti la nécessité d’ouverture de notre société et l’avait matérialisée.
Ayant la chance d’être à cette place, je souhaite vous parler des praticiens des hôpitaux généraux, de leurs fonctions, de leurs passions, de leurs espoirs mais aussi de leurs doutes.
Environ un gastro-entérologue sur quatre en France a une fonction dans les centres hospitaliers généraux; tous ne sont pas temps pleins mais tous ont fait ce choix d’avoir une activité en secteur public hospitalier. Pourquoi avoir choisi ce mode d’exercice de notre profession? C’est un choix positif de praticiens attachés au service public, au travail en équipe, à la permanence des soins, à la volonté de poursuivre des activités de recherche clinique ou d’enseignement. C’est sur la base du partage de ces valeurs qu’un groupe de pionniers a créé en 1985 l’association nationale des hépatogastroentérologues des hôpitaux généraux. Ce groupe de passionnés s’est fédéré autour de projets de recherche clinique et de thèmes de pratique et d’organisation professionnelle. Chacun d’eux aurait mérité l’honneur d’être là et notamment ceux qui ont été présidents avant moi de cette association. Un des moteurs de cette association a été la convivialité et l’absence de notion de pouvoir. Paradoxalement, c’est peut-être le sentiment de ne pas être reconnu pendant un certain temps par la communauté gastroentérologique qui a accru sa puissance.
Vingt ans après, la passion reste la même. Il en faut pour mener de front toutes les activités qui sont les nôtres, gérer le manque de moyens, les tracasseries administratives et continuer à faire de la recherche clinique sans moyens. Notre métier, c’est le soin, l’attention à nos patients, l’écoute. C’est notre quotidien qui est prolongé par notre activité technique ; mais celle-ci n’est pas notre seule raison d’être.
Nous avons démontré que le potentiel de recherche dans nos hôpitaux est énorme en nous rassemblant autour de projets de recherche clinique ou d’observatoires. Notre observatoire des hémorragies digestives hautes en apporte la preuve : nous pensions colliger 1000 épisodes, nous avons recueilli plus de 3000 cas en un an. Ceci sera illustré par la communication d’Hervé Hagege demain en séance plénière. Nous avons la méthode, des collègues motivés, la reconnaissance de la profession : tout va bien, pourriez vous me dire. Mais, nous sommes confrontés à de grandes inquiétudes que je vais évoquer rapidement.
Le projet de nouveau statut de praticien hospitalier fait courir un grand risque : la nomination ministérielle ne s’effectuerait plus qu’au niveau de l’établissement. Elle serait suivie d’une procédure d’affectation réaffectation entièrement dans les mains du directeur. Notre indépendance vis-à-vis de l’administration est menacée.
Le fonctionnement de nos hôpitaux se transforme en entreprises de soins ; l’activité et la rentabilité deviennent des maîtres mots difficiles à entendre quand on ne peut pas en faire plus ni sélectionner l’origine sociale et l’âge des patients.
L’organisation en pôles des services hospitaliers a été imaginée sur le schéma des grandes structures hospitalières. La taille des Centres Hospitaliers Généraux rend difficile la constitution des pôles. Cependant, cela peut être un moyen d’affirmer l’identité et la force de notre spécialité en nous associant avec nos collègues chirurgiens digestifs. Cette dynamique centrée sur la prise en charge des cancers digestifs pourrait être bénéfique à certains services en matière de moyens. Mais, dans de nombreux hôpitaux, la constitution des pôles est très délicate.
De l’activité découleront potentiellement les moyens et les postes hospitaliers. Dans le contexte préoccupant de la démographie médicale dans les dix ans à venir, on ne pourra remplacer tous ceux qui partiront. Cela imposera des remaniements importants dans notre exercice.
Nous devons nous recentrer sur notre métier d’hépatogastroentérologue; avec la pénurie à venir, il n’est plus possible que nous ayons à soigner dans nos services des patients qui ne relèvent pas de notre champ de compétences. Gérer au quotidien l’ensemble des sous spécialités de notre discipline est déjà difficile et parfois périlleux. Bien le faire, avec des équipes limitées en nombre et obligées à la permanence des soins, c’est souvent usant.
La coopération entre les professionnels de santé est une autre solution à évoquer. Face à une file active croissante de patients atteints de maladies chroniques (cancer, hépatites, MICI) et nécessitant des soins réguliers et répétitifs bien codifiés, il faut envisager de faire des glissements de tâches vers des infirmières cliniciennes. Le groupe de travail constitué par la SNFGE pour réfléchir aux problèmes de la démographie médicale avait retenu comme thème de transfert de tâches dans notre spécialité le suivi des patients atteints d’hépatite C. Ceci se fait dans de nombreux services de façon plus ou moins officielle et protocolisée. Deux services avaient été choisis pour réaliser une expérimentation officielle dans le cadre du rapport Berland. Un service d’hépatologie universitaire devrait la débuter prochainement. J’avais été choisi pour réaliser la même expérimentation en hôpital général qui a duré un an. Nous avons remis notre rapport à Yvon Berland. Certains sont réticents ou ne sont pas prêts à une telle délégation. Nous concluons à la faisabilité sans perte de chances pour les patients, à leur satisfaction, à un gain de temps pour les praticiens et à une meilleure observance thérapeutique. A la suite des rapports des différentes expérimentations, il serait souhaitable qu’une véritable volonté des pouvoirs publics se dégage pour permettre cette coopération entre professionnels de santé et favoriser la création de ce nouveau métier d’infirmière. Nous avons dans nos services des infirmières compétentes et disponibles ; elles nous apprennent beaucoup, nous aident au quotidien, nous supportent, nous obligent à nous remettre en question. Nous devons nous engager pour valoriser leur statut et pérenniser ces fonctions d’information et d’éducation dans l’intérêt des patients.
La politique d’ouverture de notre société sera poursuivie par le bureau qui succédera à celui qui travaille depuis cinq ans avec Etienne Dorval. Dans deux ans, un praticien libéral doit occuper cette fonction. Nous souhaitons que ce projet se réalise et que le nouveau bureau réuni par Guillaume Cadiot à partir de Janvier 2007 comporte en dehors des universitaires des praticiens non universitaires. Il est indispensable que chaque gastroentérologue se reconnaisse dans notre société et pour cela il faut que la représentation au niveau du Conseil d’Administration et du bureau soit plus conforme à la réalité du terrain. Une société savante a besoin d’avoir une forte représentation universitaire. Mais les praticiens de terrain hospitaliers ou libéraux doivent être entendus au sein de notre société.
Pour avoir une voix dans la société, mieux vaut en être membre. Le processus d’adhésion doit être simplifié et surtout, il faut modifier les statuts en supprimant la notion de membre associé et de membre titulaire. Tous les membres doivent être égaux. Si cela devient plus facile, il faut aussi savoir quel bénéfice on peut retirer d’une adhésion à notre société et à quoi elle sert ? Ces questions que vous vous posez légitimement impliquent une meilleure lisibilité des actions de la SNFGE. Je tiens à vous rappeler certaines grandes actions de notre société : l’organisation du programme de dépistage du cancer colorectal, le site Internet avec ses nombreuses rubriques professionnelles, l’organisation de conférences de consensus et de recommandations de pratique clinique, la participation à l’élaboration du Thésaurus de bonnes pratiques en cancérologie digestive, l’organisation d’un séminaire de formation bientôt commun avec Vidéo Digest, la publication de GCB, notre organe de formation et d’information, l’investissement très important dans l’aide aux projets de recherche clinique et fondamentale…
Plus nous serons nombreux à faire vivre notre société, plus nombreuses seront les actions entreprises au bénéfice de tous et plus nous serons entendus par les pouvoirs publics. Notre société se doit d’être forte à côté d’un syndicat fort. Chaque entité doit représenter la profession à son niveau, en sachant collaborer.
Les membres du bureau actuel de la société ont agi dans cet esprit d’ouverture pendant leur mandat sous l’impulsion d’Etienne Dorval. Je tiens à le remercier publiquement de son soutien sans faille, de sa disponibilité et du travail colossal qu’il a fourni pour notre société. C’est un plaisir de travailler avec lui et un honneur d’être le dernier président de son mandat de secrétaire général de notre société.
Notre espoir est de voir se concrétiser la création de la fédération de toutes les sociétés savantes et organisations professionnelles de notre spécialité. Cette fédération devra être une structure de dialogue entre les différents partenaires pour faire face aux grands enjeux auxquels nous allons être confrontés dans les années à venir. Le 9 mars a eu lieu la réunion fondatrice de cette fédération. Elle devra coordonner les actions de FMC, être l’interlocuteur des pouvoirs publics et de la Haute Autorité de Santé et être une force de proposition sur des sujets touchant à la démographie médicale, la classification commune des actes médicaux (CCAM), l’organisation des soins dans notre spécialité et aussi être un organisme agréé pour l’évaluation des pratiques professionnelles.
Une des préoccupations de l’ensemble de la profession est la généralisation du dépistage du cancer colorectal à l’ensemble des départements français. L’an dernier, Monsieur Philippe Douste-Blazy, ministre de la santé avait annoncé la généralisation du dispositif pour 2007. Cette annonce n’a pas eu l’effet escompté pour de multiples raisons dont le transfert du dossier de la direction générale de la santé à l’Institut National du Cancer (INCa) et l’absence d’investissement de la Caisse Nationale d’Assurance Maladie. Aujourd’hui, vingt nouveaux départements dont les dossiers avaient été jugés recevables n’ont toujours pas pu démarrer leur campagne. Aucune information précise n’est fournie pour les départements restant. Il est indispensable que la généralisation du dépistage soit mise en œuvre dans les plus brefs délais et qu’on arrête de décourager toutes les bonnes volontés qui ont fourni un travail colossal dans les départements pour faire aboutir ce projet.
Les Journées Francophones de Pathologie Digestive (JFPD) sont pour les praticiens francophones la manifestation la plus importante pour leur formation continue. Cette année, leur succès ne s’est pas démenti. Les journées de formation continue parfaitement organisées par la FMC-HGE ont connu un grand succès. Les journées scientifiques ont le même succès et les deux manifestations ont accueilli 4500 participants. C’est l’occasion pour toutes les équipes de publier leurs travaux de recherche clinique ou fondamentale.
La recherche fondamentale va être aidée par l’aboutissement du projet de l’agence nationale de la recherche qui lance au niveau national un appel à projet thématique dans le domaine de la physiopathologie des maladies humaines. L’axe hépatogastroentérologique s’intéressera à la physiopathologie des processus inflammatoires et de la fibrose d’origine nutritionnelle ou toxique et aux états précancéreux du tube digestif. La gestion est confiée à l’INSERM et le montant de l’enveloppe toutes spécialités confondues est de 12 millions d’euros.
Nos JFPD sont la vitrine de notre spécialité et à ce titre, j’espère qu’elles auront été une source de motivation pour rejoindre notre spécialité pour nos jeunes collègues du deuxième cycle des études médicales qui ont été invités à l’initiative du collège des universitaires d’HGE. Cette opération de communication autour du métier de gastro-entérologue doit être saluée ainsi que la plaquette diffusée récemment. Mais, c’est au quotidien, en fonction de l’accueil et de la formation qu’ils auront reçu dans les services hospitaliers que nos futurs collègues choisiront notre spécialité. Certains services hospitaliers non universitaires pourraient aussi être d’excellents terrains de stage pour ces étudiants; nous sommes prêts à les accueillir pour leur faire partager la passion de notre métier. Nous pensons aussi que dans le cursus de formation des internes, il serait indispensable qu’ils soient obligés de faire un stage en hôpital général et chez nos collègues libéraux.
Les JFPD sont notre vitrine internationale. Je souhaite la bienvenue à tous nos collègues de tous les pays francophones avec une mention particulière pour mes amis Tunisiens puisque j’ai eu la chance d’y exercer pendant plus d’un an. Cette année, nous avons le plaisir d’accueillir une délégation roumaine. Nous savons l’attachement de nos collègues à la culture française et nous les en remercions. Ils animeront mercredi après-midi un symposium sur les MICI. Deux membres de l’American Gastroenterological Association (AGA) sont nos invités. Cette innovation due à l’initiative de Philippe Lévy préfigure l’organisation d’un symposium commun de nos deux sociétés à l’occasion d’une prochaine Digestive Disease Week.
Les appels à soumission de résumés pour la semaine Européenne de Gastro-entérologie de Copenhague ont été entendus. La France a été le premier pays européen en nombre de résumés soumis et acceptés. Il faut poursuivre cet effort qui nous apporte une reconnaissance européenne matérialisée pendant ces JFPD par l’organisation d’un symposium commun avec l’UEGF et l’AFEF.
Les JFPD ne seraient pas ce qu’elles sont sans l’aide de l’industrie. Le paysage de notre spécialité change. La cancérologie tient une place majeure dans notre activité et dans le nombre de communications présentées à l’occasion de ces journées. Nos partenaires de l’industrie pharmaceutique en prennent conscience mais de façon inégale. Merci à tous ceux qui sont ici et qui nous font confiance.
Nos remerciements vont aussi à toute l’équipe de BCA autour de Cécile Mairaville. Le succès de ces journées leur appartient aussi et nous espérons que cette équipe sera aussi performante à Lyon l’an prochain pour les francophones 2007. Les premières journées francophones à Lyon ont eu lieu en 1979. A cette date, je finissais mon internat et j’avais pour jeune chef de clinique Philippe Bories dont je souhaite évoquer la mémoire aujourd’hui. Il manque à notre société et à beaucoup d’entre nous.
Chers collègues, je souhaiterais vous avoir convaincu de la volonté d’ouverture de notre société. Je m’engagerai dans une démarche unitaire pour notre spécialité pendant toute la période de ma présidence. Les grands enjeux sont présents: évaluation des pratiques professionnelles, formation médicale continue obligatoire et «habilitante», démographie médicale, nouvelle organisation hospitalière. Pour y faire face, toutes les bonnes volontés seront nécessaires et aucune composante de la spécialité ne devra se sentir évincée.
Je vous souhaite à toutes et à tous d’excellentes journées francophones riches en échanges professionnels et personnels.
DR BERNARD NALET
Avril 2006
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