Mes chers collègues,
Le conseil d’administration de notre Société
a, cette année, choisi de désigner
comme Président un chirurgien et non, comme
plus traditionnellement, un gastro-entérologue
ou un hépatologue. La dernière expérience
de ce genre remonte, déjà, au siècle
dernier!
Ce vingtième siècle a formé
l’image du chirurgien comme celle d’un
être solitaire, prenant seul des décisions,
prenant seul plaisir à l’acte opératoire,
tentant parfois d’influer seul sur l’évolution
de son lieu de travail. Bref, un être n’aimant
rien tant que la compagnie d’un malade endormi,
d’un anesthésiste effacé et
d’assistants muets.
Je saisis la chance que vous me donnez, en m’offrant
la présidence de notre société,
pour évoquer avec vous le portrait du chirurgien
de ce nouveau siècle, en tentant de vous
persuader qu’il n’est pas un individu
condamné à la solitude. Je veux
vous convaincre que dans notre monde médical
lancé à grande vitesse vers le futur
il n’est point de salut dans la solitude,
il n’y a d’avenir que dans l’ouverture.
Démographiquement, pourtant, l’incitation
à la solitude est de plus en plus forte
: nos spécialités sont depuis quelques
années déjà frappées
par une crise liée aux effets de la réduction,
dans les années 80-90, du numerus clausus
et au choix d’un nombre grandissant des
internes pour les spécialités moins
" pénibles ".
Pour remédier à cette pénurie,
des mesures concrètes ont été
prises dès 2003.
Alors que nous sommes moins nombreux, nos tâches
quotidiennes sont de plus en plus lourdes. Jamais
notre pratique quotidienne, jamais le monde médical,
n’a été aussi bousculé
par autant de contraintes techniques, éthiques,
voire juridiques.
Au plan purement médical d’abord,
nos spécialités ont, en vingt ans,
connu de véritables révolutions.
Révolutions scientifiques et techniques
dont le dénominateur commun, si nous ne
devions n’en retenir qu’un, serait
l’irruption dans notre métier, de
l’image.
La coelioscopie a transformé la prise
en charge des patients en imposant le concept
de chirurgie dite mini invasive.
Parallèlement aux progrès des techniques
d’endoscopie et d’imagerie, les avancées
dans la connaissance des maladies inflammatoires
et dans la prise en charge des cancers digestifs
ont beaucoup modifié notre approche des
pathologies et des patients.
Dans une part grandissante de leur exercice,
les chirurgiens digestifs aujourd’hui, comme
les endoscopistes, travaillent sur des images.
La vue directe du champ opératoire, autrefois
monopolisée par le seul opérateur,
est partagée, grâce à l’écran,
par tous ceux qui le souhaitent (sur place ou
à distance), transformant le bloc opératoire
en salle de projection. Dès lors,
les praticiens ont la capacité de transmettre,
de partager, d’échanger au moyen
de ces images, en temps réel ou en temps
différé, avec d’autres confrères
leurs observations dans les meilleures conditions.
Dans leurs pratiques quotidiennes, chirurgiens
et hépato-gastro-entérologues sont
voués à travailler tous en semble
avec une médiation de l’image avant
et pendant, voire après, l’acte thérapeutique
: l’exercice solitaire du chirurgien
n’est définitivement plus d’actualité.
L’évolution permanente des connaissances
et compétences a, au-delà de la
pratique interdisciplinaire, rendu indispensable
l’instauration d’une formation continue
garantie pour tous les acteurs de santé.
Notre Société a toujours été
pionnière dans ce domaine. Fort de notre
expérience, celle de l’Association
Nationale Française de Formation Continue
en Hépato Gastroentérologie, nous
devrons poursuivre dans la voie engagée
et, le moment venu, envisager de nous intégrer
au dispositif qui sera organisé par les
instances compétentes. S’intégrer
à ce dispositif, c’est pour les collègues
que nous formerons, garantir la reconnaissance
de la réalité de leur formation
continue. Dans ce domaine aussi, il n’y
a plus de place pour des praticiens isolés
dans leur " tour d’ivoire ".
Sur ce point précis de la formation je
tiens ici, à vous réaffirmer ma
détermination et celle du bureau de la
SNFGE (je parle ici sous le contrôle de
notre excellent secrétaire général
et en parfait accord avec le " past président
" J. Faivre) à maintenir et améliorer
l’organisation des séminaires d’automne
de formation continue. Je tiens, à rendre
hommage à M Barthet et JP Bronowicki en
charge de l’organisation du prochain séminaire
qui aura lieu à Paris à l’Hôtel
Méridien Montparnasse en octobre prochain.
Chers collègues, il nous appartient d’assurer
la promotion et donc la pérennité
du formidable outil de FMC qu’est notre
Journal GCB. Pour permettre l’augmentation
de son impact factor et, partant, sa
réelle survie, je vous rappelle que dorénavant
tous les articles originaux publiés dans
GCB seront systématiquement traduits en
anglais. Parce qu’une réflexion identique
a été conduite aux Annales de Chirurgie
dont je dirige l’équipe de rédaction,
je suis certain qu’il s’agit là
d’un outil de promotion pertinent et d’une
véritable incitation pour les auteurs à
adresser leurs manuscrits à notre revue.
La formation continue, est d’autant plus
importante qu’une autre révolution
de nos professions est en marche : elle procède
directement des patients qui réclament
plus de dialogue, plus d’explications, plus
de justifications des traitements et moyens diagnostiques
employés. Je ne ferai pas usage, comme
certains, du spectre de la judiciarisation voire
de pénalisation de notre profession. Car,
il me semble que la très grande majorité
des contentieux trouvent leurs sources dans un
manque de dialogue avec le patient. Pour autant,
il est indéniable que notre vigilance accrue,
encadrée d’ailleurs par la loi portant
sur les droits du malade du 4 mars 2002, s’impose
et que cela mobilisera désormais une part
importante de notre temps d’activité.
Là encore, la solution n’est pas
dans la solitude du praticien mais dans l’échange
et la collaboration. Echange
renforcé avec
le patient s’appuyant sur une collaboration
étroite entre praticiens. La SNFGE l’a
compris depuis longtemps. Très tôt,
elle a travaillé sur l’information
du patient, sur l’évaluation des
pratiques cliniques et en se dotant d’un
site Internet tourné vers les professionnels
mais aussi vers le grand public. Site de communication
dont l’éloge n’est plus à
faire. Dans le même ordre d’idée,
nous devons bien évidemment poursuivre
notre collaboration avec l’ANAES qui a produit
des résultats exemplaires pour la promotion
de l’exercice d’une médecine
basée sur les faits.
Au delà des évolutions de notre
exercice professionnel quotidien, c’est
l’ensemble du monde médical qui est
à un tournant. Quels que soient nos spécialités
ou nos statuts, universitaires, libéraux,
ou salariés, nos modalités d’exercice
ne seront demain plus les mêmes qu’hier
et pour préparer ces mutations une fois
encore la concertation la plus large s’impose.
Je voudrais, ici, attirer votre attention sur
les défis de la réforme
d’organisation du fonctionnement administratif
de nos hôpitaux. Outre les aspects
purement financiers du plan hôpital 2007,
c’est à une nouvelle conception du
fonctionnement de l’hôpital que nous
devons nous préparer. L’unité
de base du système hospitalier dans lequel
nous avons vécu jusqu’ici, le service,
a convenu parfaitement à l’épanouissement
de nombre de nos collègues dans une optique
d’hyperspécialisation. Aujourd’hui,
des ensembles intra hospitaliers plus grands que
les services, regroupant les moyens humains et
techniques sont devenus indispensables. Il convient
donc, pour obtenir une efficacité accrue
et les économies d’échelle
escomptées et attendues par nos gestionnaires,
imaginer une nouvelle structure d’organisation
de l’hôpital de demain. Le pôle
est cette nouvelle unité de gestion à
laquelle nous sommes tous désormais familiers.
Direction administrative et médicale devront,
à l’avenir, être associées
à la tête de chaque pôle. Cette
organisation s’inspire de celle existant
déjà chez plusieurs de nos voisins
européens mais, également dans notre
pays, dans les hôpitaux du service de santé
des armées et dans d’autres hôpitaux
privés (à but non lucratif) participant
au service public. A cet égard je vous
cite l’exemple de l’Institut Mutualiste
Montsouris que je trouve remarquable.
Cette nouvelle organisation administrative
devra reposer sur une logique médicale
et profiter avant tout à la dispensation
de soins de haute qualité. Comment, alors,
ne pas plaider pour le développement
de pôles de pathologies digestives à
l’instar de ce que nous avons fait, ensemble,
pour l’enseignement à l’occasion
de la dernière réforme du second
cycle. Nous soignons les mêmes patients,
partageons les mêmes connaissances
et, confrontés
aux complications de nos thérapeutiques,
avons réciproquement besoin les uns des
autres. Nous, chirurgiens digestifs, sommes
bien plus proches de vous que d’un chirurgien
d’une discipline " lointaine ".
Ce qui nous importe le plus, c’est de pouvoir
travailler dans les meilleures conditions
pour le bénéfice prioritaire
des patients
; ce n’est pas d’assurer la pérennité
d’un territoire ou d’un nombre de
lits caractérisant un service.
Je suis certain que notre Société
a sa place dans l’établissement de
cette nouvelle organisation hospitalière.
Ce décloisonnement dépasse largement
la seule médecine hospitalière publique
puisque demain, comme cela vient d’être
démontré par la création
d’un nouveau type de centre hospitalier
à St-Tropez, services hospitaliers publics
et privés pourront ainsi associer leurs
missions au sein d’établissements
relevant d’une nouvelle définition.
Pour achever la description de cet ensemble de
mutations auxquelles il nous faut nous préparer,
le dernier grand chantier en cours, et ce n’est
pas le moindre, est la réforme de notre
système d’assurance maladie. Il nous
faut veiller à garantir sa portée
universelle pour maintenir la possibilité
de prise en charge de tous les citoyens. Il faut,
pour cela, que le système soit fondé
sur la solidarité, la justice, l’équité
et la gestion paritaire: c’est l’enjeu
de la réforme actuelle. Nous ne pouvons,
bien évidemment, qu’y être
attentifs alors même qu’elle est entrée
dans sa seconde phase d’élaboration,
celle du dialogue social et de la négociation.
Dans la cadre général de cette
réforme, le dossier de la Classification
Commune des Actes Médicaux est bien évidemment
pour nous tous un sujet capital. Pour ce qui est
de notre Société, je salue le travail
effectué par les groupes dirigés
par R Jian et P Hecketsweiler. Ils ont effectué
un travail remarquable d’analyse et de concertation
avec autant de détermination que de diplomatie.
Progrès techniques, formation continue,
réforme de notre cadre d’exercice,
voilà de quoi déjà occuper
notre réflexion pour les réunions
de travail que notre Secrétaire Général
organise dans une atmosphère alliant rigueur
et convivialité. Reste un point qu’il
convient d’évoquer en raison de son
importance pour l’avenir de nos jeunes collègues,
donc de notre Société : la promotion
de l’activité de recherche.
Pour la recherche notre Société
a une histoire et une tradition. C’est
dans cette tradition de démarche responsable
et constructive que je souhaite
inscrire notre action durant le mandat que
vous m’avez
confié. Parce que, nous l’avons
vu, nous sommes, dans chacune de nos disciplines,
de moins en moins nombreux, de plus en plus
occupés,
seul un nombre relativement faible de cliniciens,
aujourd’hui, des équipes de recherche.
Il est nécessaire que cette démarche
soit encouragée et inscrite dans la
durée.
Je soutiens, par conséquent, vigoureusement
l’idée de Christian Bréchot
d’envisager la création d’emplois
de chercheurs titulaires n’appartenant
pas au statut hospitalo–universitaire,
qui seraient de statut " chercheur – praticien
hospitalier
" de type CR-PH ou DRPH. Ce projet de nouveau
statut mixte semble plus opportun que le cantonnement
à temps plein de cliniciens dans des unités
de recherche. L’investissement de Christian
Bréchot sur ce point témoigne
de la volonté de l’INSERM de
développer
la recherche clinique. Sous le contrôle
de Lionel BUENO, personnellement en charge de
ce dossier je rappelle, par ailleurs, l’existence
du comité Interface associant INSERM,
SNFGE et AFEF et je me réjouis que
notre congrès
profite cette année de l’apport
du Club d’Etudes des Cellules Epithéliales
Digestives ainsi que du Groupe Francophone d’Hépatologie
Gastroentérologie et Nutrition Pédiatriques.
Mes chers collègues, pour réussir
ensemble dans tous ces domaines, il va falloir
travailler toujours davantage ensemble. Ensemble
au sein de notre Société mais aussi
ensemble bien au-delà de notre Société.
Au-delà cela signifie d’abord au-delà
de la Méditérranée. C’est
pour moi l’occasion de saluer chaleureusement
notre invitée d’honneur la Société
Marocaine des Maladies de l’Appareil Digestif
et sa présidente N. Amrani.
Mais au delà, cela signifie bien évidemment
aussi, de ce coté de la Méditerranée.
Nous devons davantage nous tourner vers et travailler
avec nos collègues et les sociétés
savantes européennes. Notre Société,
considérant cet objectif comme prioritaire,
vient de se doter d’une force
d’action pour renforcer cette ouverture. Je félicite
J P Galmiche et J F Rey qui viennent d’accéder
au conseil scientifique de l’UEGF et A Cortot
qui succède à M Mignon pour nous
représenter à l’UEMS. Ils
pérennisent notre présence au sein
des instances européennes. Un de nos objectifs
est de multiplier notre présence aux congrès
européens. C’est dans ce but qu’oeuvrent
P Levy et E Dorval afin de susciter la participation
de conférenciers et d’intervenants
à ces congrès. C’est également
dans ce but que JL Dupas stimule l’industrie
pharmaceutique pour que les invitations aux praticiens
se fassent à part égales entre congrès
européens et nord américains.
Il est temps pour chacun d’entre nous,
au quotidien, d’avoir conscience que nous
sommes d’ores et déjà une
composante d’un " monde médical
européen " et nous comporter
en conséquence. Il nous faut, sans doute,
travailler au sein de la SNFGE au rapprochement
des cursus médicaux pour tendre à
plus long terme à une véritable
harmonisation des diplômes.
Mes chers collègues, je ne vous cache
pas, au terme de mon intervention devant vous,
avoir parfois tiré une certaine jouissance
de la solitude du chirurgien d’autrefois.
Mais aujourd’hui, j’espère
à travers ces propos vous avoir persuadé
qu’il n’est, dans ce monde, pour nos
professions, pour notre Société,
la SNFGE, de salut que dans le rassemblement de
nos forces, l’union de nos compétences,
l’ouverture vers d’autres disciplines
et les confrères d’autres pays.
Pierre-Louis FAGNIEZ
Mars 2004
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