SNFGE

Allocutions Présidentielles

Années : 2010, 2009, 2008, 2007, 2006, 2005, 2004, 2003, 2002, 2001, 2000, 1999, 1998, 1997

Allocution Presidentielle

Jacques FOURNET

1999

Nantes, 22 mars 1999

 

 

Les quatre vertus cardinales

- Prudentia : le sens du possible

- Justicia : le sens du juste et du bon

- Fortitudines : le sens du tout, de la cohérence

- Temperentia : le sens des limites


Monsieur le Modérateur, chers Confrères,

Permettez-moi tout d'abord de vous souhaiter d'excellentes Journées Francophones.

Je suis donc le dernier Président de la Société Nationale Française de Gastro-entérologie du siècle finissant. C'est un honneur d'être Président de cette Société ; j'ai le sentiment de ne pas mériter tant d'honneur, pas plus toutefois, que je n'aurai ressenti tant d'indignité à ne pas l'être...

Le Secrétaire Général gère la Société. Nous avons la chance, une fois de plus, d'avoir en la personne de Jean-François BRETAGNE un excellent Secrétaire Général qui dirige notre Société à la fois avec intelligence, ouverture d'esprit et la rigueur nécessaire. Il mérite notre estime ; je suis heureux de lui rendre hommage, ainsi qu'au Bureau qui l'entoure.

Je conçois le rôle du Président comme celui d'un homme, avancé déjà dans sa carrière, susceptible de porter un regard un peu neuf sur la Société pendant l'année de Vice-Présidence qui précède son élection, tant à la faveur d'une expérience clinique et scientifique acquise dans notre discipline que, pour ma part en tous cas, dans le domaine de la gestion universitaire. Il a donc vocation à participer à la réflexion, contribuer à tracer quelques directions et mettre en perspective quelques projets.

Mes chers Confrères, notre Société est forte. Elle peut le devenir davantage : il y a pour cela une condition basale : celle d'être, de plus en plus, la Société de tous, la somme des compétences et des dynamismes de chacun quelle que soit sa mission, quelle que soit sa modalité d'exercice, ceci dit sans rhétorique, rhétorique sans angélisme, ni fausse naïveté quant à nos comportements respectifs tout simplement bien humains.

Avant de faire, en ce sens, quelques propositions, il m'appartient de dresser le bilan des avancées de la Société.

Les Journées Francophones de Pathologie Digestive constituent le temps fort de l'année. L'organisation et la qualité scientifique connaissent une amélioration constante. Des thèmes centrés sur les pratiques coexistent avec les exposés de recherche "clinique et préclinique". Il est important pour chacun de pouvoir faire des choix : les choix ne sont possibles qu'avec une certaine richesse et un certain niveau. Mieux qu'un long discours : 3700 inscrits au CNIT à Paris l'an passé !!! Il faut à l'évidence poursuivre... Il n'est pas souhaitable de séparer la recherche et la mise à niveau de chacun d'entre-nous : une formation, fut-elle continue, ne doit pas être séparée de façon taylorique de la recherche ; non renouvelée par la recherche ou isolée d'un contexte scientifique, tôt ou tard elle devient une formation sous-développée : j'ai d'ailleurs constaté, au fil des années, combien nos confrères libéraux ou praticiens des hôpitaux généraux, légitimement plus préoccupés d'aspects pratiques, étaient sensibles à l'innovation, même parfois très ponctuelle, pour l'introduire dans leur culture et leur exercice. Il n'y a pas d'innovation, sans créativité, donc sans recherche. Le Fonds de Recherche de la Société, sous l'égide de P. Rampal, puis de R. Jian, continue à soutenir cet effort.

La Formation Médicale Continue, obligatoire ou non, est l'affaire de chacun d'entre nous. Par mission, les universitaires ont un rôle naturel. Ils ne peuvent toutefois en revendiquer le monopole. Il faut surtout admettre que tout médecin qui assiste à des journées de formation vient riche d'expériences, de compétences et que la confrontation, même rude, est aussi une nécessité. La structuration de la Formation Médicale Continue dans notre discipline et les Présidences successives de F Vicari et de J Frexinos ont concrétisé cette tendance. Outre le Séminaire de Formation, la Société met à disposition des documents de qualité : films, CD Rom, cas cliniques sur site Internet. Il est dans l'ambition du Bureau de poursuivre un effort important, dès cette année, pour diversifier la documentation professionnelle, y compris par modalités interactives, sur Internet, à disposition de tous. Le syllabus du Séminaire de Formation continue est d'une remarquable qualité. Gastroentérologie Clinique et Biologique réserve maintenant, au sein d'un numéro sur deux, une place importante à cette formation. Notre revue, grâce notamment à l'effort de P. Ruszniewski, a vu monter son facteur d'impact ; notre journal se classe ainsi en tête des revues spécialisées françaises, résultat d'une sélection sévère des articles originaux.

Dans le domaine professionnel, celui de chacun d'entre nous, la société a acquis une nouvelle dimension dans le cadre du système qualité et de l'évaluation. Nous vivons, chacun le sait, à l'ère des paradigmes de la qualité, de la sécurité, du risque nul et du coût qu'on nous demande de faire coïncider au sein d'une société radieuse et cristalline ; on peut ainsi traduire : faire bien au premier coup, à tous les coups et au moindre coût ! La démarche qualité entre encore, au moins officiellement, dans les tentatives de contrôle médicalisé des coûts, si tant est qu'elle serve encore de substitut à un étranglement programmé. On ne peut nier, toutefois que l'acquisition rapide des connaissances, de techniques nouvelles, de nouveaux médicaments, le risque nosocomial, la complexification de la pratique médicale, qui fait souvent intervenir plusieurs acteurs médicaux et para-médicaux, peuvent être à l'origine d'une disparité non acceptable des pratiques et de dysfonctionnement, graves par insuffisance, erreur ou aléa... La France avait du retard dans la mise à niveau d'un système qualité qui repose avant tout sur une tradition écrite, contractuelle, d'origine anglo-saxonne. Il fallait avancer ; prenons garde toutefois à une marche forcée qui aboutirait à la montée d'un formalisme textuel et laisserait persister les risques. A la montée en puissance et au parcours obligé d'une certaine normalisation, la Société ne peut répondre que de façon partielle. Elle a su cependant se montrer efficace pour aider l'ensemble des professionnels de la spécialité :

- 4 conférences de consensus en 4 ans

- publications récentes de plusieurs recommandations de pratiques cliniques

- mise en place sous l'impulsion de M. Amouretti, d'un Fonds d'Aide à l'Evaluation de la Qualité des Soins largement   ouverts à la participation de tous.

- constitution d'un thésaurus des diagnostics sous l'égide de R. Jian.



Il faut indiscutablement répondre à ces nouveaux besoins professionnels, et les bien traiter ; il importe toutefois d'être très clair sur le rôle de la Société : il n'y a ici la place pour aucune appréciation d'ordre moral sur la pratique de telle ou telle modalité d'exercice ; l'éthique de qualité n'est pas une valeur transcendante, elle est affaire de société civile et de responsabilité individuelle. Il y a certes des excès : ils ne sont pas forcément le fait d'une catégorie médicale. Prenons garde aussi à ce que la recherche en évaluation ne se substitue pas à la recherche médicale scientifique.

Nombre de ces réalisations ne sont possibles que grâce à un partenariat industriel fort qui s'exprime tant au niveau de la recherche que de la formation ; que l'on imagine un instant le devenir de la Société, de nos sociétés, si d'aventure par des décisions politiques ou des contraintes financières excessives, ce partenariat venait à disparaître. Je livre cette éventualité simplement quelques instants à votre réflexion...

Ainsi notre Société est-elle devenue une Société scientifique et professionnelle. Cette dénomination, qui doit se substituer au qualificatif désuet de "société savante", implique une conviction et un choix. La conviction est celle que la Société est celle de l'ensemble des hépato-gastroentérologues, le choix est l'affirmation du maintien de sa culture scientifique qui imprime un sens, une direction sans laquelle la diversité l'emporterait sur la cohérence.

Je souhaite maintenant développer devant vous quelques orientations :

Au niveau de la structure de la Société tout d'abord : l'évolution de la dénomination implique qu'une place plus importante soit faite au Conseil d'Administration, dans les responsabilités de direction et de gestion, aux hépato-gastroentérologues libéraux et aux praticiens des hôpitaux généraux. Cette action doit être franche et significative.

Au niveau de la politique scientifique : si la physique, la chimie, les mathématiques appliquées à l'informatique ont été les sciences de bases du XXème siècle, la biologie sera sans doute la science dominante du XXIème. Certes, jusqu'à ce jour, l'approche très fondamentale n'a pas souvent fourni les clés de la thérapeutique médicale. Néanmoins l'essor des biotechnologies, issues en droite ligne de la biologie moléculaire, prépare la biomédecine de demain avec des cibles thérapeutiques beaucoup plus précises et nombreuses. Déjà grâce aux progrès conjugués de la microchimie, microphysique et microinformatique des prototypes d'appareillage permettent l'étude simultanée de la transcription de très nombreux gènes sur un même fragment tissulaire (transcriptome) ou de protéines (protéome). On mesure ce que ces hautes technologies peuvent apporter dans un proche futur à la recherche, notamment en cancérologie, ou dans le champ des maladies inflammatoires et métaboliques.


A ce titre, plusieurs Présidents ont regretté l'échec des tentatives de faire venir ou revenir des chercheurs vers la Société. Nos efforts ou incantations serviront peu : la seule possibilité réelle aujourd'hui est l'opportunité créée par l'infléchissement de la politique de l'INSERM dans le contexte d'accord cadre, Université-Ministère-INSERM et INSERM-CHU. Il faut profiter de cette évolution pour mettre en place des stratégies de site, multidisciplinaires, rassemblant cliniciens et chercheurs : il importe de concentrer les efforts de façon concrète sur des pathologies : hépatites ou maladies inflammatoires, cancers ou bien d'autres... Si l'on arrive à faire porter l'effort contractuel sur des pathologies, alors les chercheurs reviendront dans le domaine médical : leur intérêt sera respecté. La mobilisation doit donc être locale dans universités et CHU. La société, quant à elle, ne peut porter cet effort avec résolution qu'au niveau des Comités d'Interface. Elle doit défendre cette richesse en amont.

De façon plus immédiate, l'imagerie médicale et microscopique reste à la base du diagnostic en pathologie digestive ; l'endoscopie est à l'origine de très nombreux progrès thérapeutiques. L'endoscopie virtuelle, en attendant la microrobotique, progresse : elle pourrait être bientôt un challenge pour le diagnostic, peut-être pour le dépistage. Elle sera certes un bénéfice pour la formation au diagnostic et à la thérapeutique par la simulation et/ou par le conseil à distance. Elle ne remplace pas, dans l'immédiat, le prélèvement, moins encore le traitement. Il nous faut donc encourager les nouvelles technologies d'imagerie, le fort grossissement, la haute résolution : les lésions planes existent, les foyers de cryptes aberrants peuvent être à l'origine des adénomes et cancer. Une recherche clinique de qualité, en plein accord avec la Société d'Endoscopie, doit être en France revalorisée.

Au niveau de la politique internationale, la Société accorde ses priorités à l'espace francophone. Cette détermination est louable, compte tenu des liens culturels et scientifiques existants. Il est nécessaire aujourd'hui d'aller plus loin. Que l'on s'inscrive dans l'eurobéatitude, l'eurodiversité ou l'euroréalisme, le développement de l'espace européen est un mouvement irrépressible. La présence française est insuffisante. Certes, JP Galmiche est Président de l'EAGE et l'action d'un petit nombre de personnalités dynamiques, MA Bigard, JF Rey, ne suffit pas. Au niveau du vaste ensemble de la pathologie digestive, qui réunit plusieurs disciplines, l'Europe se constitue, avec difficultés certes, sous l'emprise de fortes personnalités. Elle ne peut se faire sans une participation importante des Français. Il faut, sans doute, diminuer la vague déferlante vers l'AGA et être beaucoup plus nombreux au Congrès Européen. Il faudrait que dans les différentes sociétés soeurs, les français soient présents dans les Conseils d'Administration, dans les comités d'édition et de lecture des journaux, plus présents également au cours européen post-gradué, et enfin que nous publions davantage, à facteur d'impact égal, dans des revues européennes, notamment celle de l'EAGE. L'obstacle principal à cet enjeu reste encore la langue. Certes, nous publions largement en langue anglaise, mais l'anglais médical nous est vite familier : le latin fut longtemps la langue des sciences et de leurs diffusions : il en reste les racines dans le vocabulaire anglais. Pour être présent dans les structures de décision, pour établir des liens de convivialité, l'anglais médical ne suffit plus et nombres d'entre nous ne sont pas assez performants.

Au niveau de l'impact de la pathologie digestive enfin, malgré sa fréquence, ses différents acteurs et compétences, cette pathologie n'est probablement pas suffisamment connue ou reconnue. Dans le domaine médical, il n'y a certes pas d'effet propriétaire à développer, mais il est légitime, dans une ère de communication, de faire savoir et reconnaître nos réalisations, en précisant clairement qu'une Société scientifique et professionnelle n'a pas le rôle d'un syndicat.

La pathologie digestive est sous-estimée du grand public, probablement parce qu'elle fait appel à des représentations symboliques, moins nobles que le coeur ou le cerveau. Pour les autorités sanitaires, le tube digestif et le foie sont des organes qui ne vieillissent pas. Le tube digestif haut a perdu, avec le meilleur contrôle thérapeutique des pathologies liées à l'acide, une partie de son appartenance à la spécialité. Il reste néanmoins de grands secteurs de Santé auxquels participe notre discipline. Sans les citer tous et à côté notamment des grands problèmes des hépatites virales, la cancérologie digestive est encore un domaine où il faut affiner nos compétences. Je tiens à remercier J Faivre. L'immense domaine de recherche d'épidémiologie descriptive et interventionnelle, de coordination d'essais thérapeutiques qu'il a développé avec son équipe, les résultats obtenus, leur portée en santé publique, le très bon niveau clinique de la Fondation Française de Cancérologie Digestive, filiale de notre Société, donnent une audience et une aura toute particulière à l'hépato-gastroentérologie. Plusieurs équipes nationales ont porté leur intérêt à la nutrition ; il ne faut pas négliger aussi la diététique, secteur d'activité encore sous-développé en France. Il faut, dans ces activités plus transversales qui décloisonnent la spécialité d'organe, faire valoir nos compétences, donner des spécificités à nos jeunes confrères dans la formation initiale spécialisée comme dans le formation continue : R. Colin, Président de la Collégiale des universitaires, donne, ce jour même, une conférence sur la place de la cancérologie dans notre discipline.

Dans cette perspective, nous devons encourager la recherche épidémiologique. Il s'agit ainsi, en toute rigueur scientifique, de marquer davantage notre champ d'action, qu'il s'agisse, entre autres, des troubles fonctionnels digestifs, des maladies inflammatoires de l'intestin, de la pathologie liée à l'alcool, des toxicités médicamenteuses ; les données épidémiologiques sont indispensables à l'enseignement, source d'hypothèse pour la recherche et d'orientation pour la santé publique. Un appel d'offres exceptionnel sera lancé par la Société pour financer cette recherche au niveau d'observatoires ou de registres, recherche qui doit être particulièrement indiscutable sur la méthode et la faisabilité. Vous en percevez sans doute l'intérêt collectif. Des actions de communications seront également mises en place pour restaurer l'image de notre discipline, compte tenu de la fréquence de sa pathologie, de sa gravité, de son retentissement sur la vie de nos concitoyens et de l'effort scientifique important qui y est déployé. L'hépato-gastroentérologie est une discipline clinique qui arrive en tête en France dans la production scientifique. Qui le sait ?

Mes chers Confrères, le message contributif que je peux apporter au cours de cette allocution présidentielle est simple : il faut rassembler toutes nos forces, dynamismes et compétences, favoriser la multidisciplinarité. Il faut cependant respecter l'originalité et la créativité des diverses sociétés et la nouvelle association de Formation Médicale Continue. Il est indispensable cependant de mieux coordonner nos actions, sans fédération dirigiste : meilleur chacun sera, meilleur nous serons tous. Ceci est la règle d'or de l'action collective. On ne peut avancer en divisant, sans réviser nos concepts, sans réformer nos organisations dans le secteur privé, comme dans le secteur public : ensemble, nous ne manquerons pas notre entrée dans un XXIème siècle qui s'annonce difficile.

 

mars 1999

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